Quand la corporation qui est censée dénoncer les injustices vit dans le plus lourd des silences, avec la complicité de ses acteurs, les plus grandes injustices
S’il existe un métier que je ne saurais recommander à personne sous les tropiques, c’est le journalisme. Non pas que ses acteurs soient dépourvus de talent, ni qu’ils manquent de professionnalisme. Bien au contraire. Le problème est ailleurs.
En Afrique, le journalisme est la sentinelle des autres corporations, mais jamais de la sienne. Il est prompt à dénoncer les abus des autres, mais demeure muet sur les siens. Et pour cause : la misère du journaliste ne rapporte ni titres ronflants ni perdiems confortables.
C’est donc une profession où l’on souffre dans l’indifférence, et où l’on meurt dans le silence. Jetés aux oubliettes, les journalistes ne retrouvent soudain de la valeur qu’au moment des éloges funèbres, comme ce fut le cas du cadreur de la SRTB décédé récemment et dont le responsable direct a rendu un bel hommage. Ainsi, chaque décès devient l’occasion pour les responsables de sortir le grand jeu, vantant à titre posthume les mérites d’hommes et de femmes qu’ils n’ont pas su protéger de leur vivant. Ironie cruelle : là où une simple prévention aurait sauvé, on préfère l’éloquence des discours après l’irrémédiable.
C’est le cas de ce chef d’antenne dont je tairai le nom, pour le moment, un jeune très dynamique et dévoué, victime d’un accident lors d’un déplacement officiel avec un moyen de la société. Immobilisé, donc incapable de travailler, il a été jeté comme un sac poubelle par la Directrice Générale. On lui a conseillé d’aller se soigner, puis de revenir, car il ne pouvait bénéficier d’un salaire en restant à la maison. Depuis, il survit comme il peut, réduit à mendier pour ses soins. Pas d'assurance. Rien. Et la presse ? Silence total. Pas de perdiem, donc pas d’indignation.
Autre cas : Judicaël, ce confrère atteint d’insuffisance rénale, qui a supplié le gouvernement de prendre en charge les malades dans sa situation, ceux qui n’ont pas l’insigne privilège d’être fonctionnaires de l’État. Les médias, eux, ont détourné le regard. Aucun mot, aucune mobilisation. Pourtant, il eût suffi d’une action collective, d’une journée de grève coordonnée, pour faire plier l’exécutif. Mais non. Chacun pour soi, et Dieu pour les funérailles.
C’est cela, le journalisme au Bénin : derrière les beaux visages souriants de la télévision et les voix chaleureuses de la radio, il n’y a souvent que misère, humiliation et souffrance tues.
Je n’invente rien. Je me souviens encore de mes années de stage dans un grand organe du Zou, il y a plus d’une décennie. Des journalistes valeureux, payés au lance-pierres, quémandaient des avances sur salaires au promoteur. Les caisses de l’entreprise étaient devenues celles du patron. Dès qu’un gros contrat tombait, il encaissait directement pour s’offrir un séjour à l’étranger avec une belle demoiselle, laissant ses employés sur le carreau. Un ami, ED, dut démissionner après cinq mois de salaires impayés. Son patron, CD, lui avait juré qu’il serait réglé. Nous sommes en 2025 : il attend toujours.
À Cotonou, j’ai même vu un organe où la ration alimentaire journalière des chiens du promoteur valait davantage que le salaire d’un journaliste. Oui, vous avez bien lu : les aboiements étaient mieux nourris que les plumes. Faut-il en rire ou en pleurer ?
La plupart d’entre eux vivent de perdiems, et cela agit sur la productivité comme sur l’objectivité des comptes rendus.
Voilà donc le paradoxe : c’est cette corporation, censée dénoncer les abus, qui en subit le plus. Le comble de l’ironie.
Alors, je le dis sans détour et avec toute la gravité de l’expérience : si vous rêvez de devenir journaliste, réveillez-vous vite. C’est un métier noble, certes, mais qui, sous nos cieux, ressemble davantage à une condamnation qu’à une vocation.
Le pire de tout cela, ce sont les chaînes des pouvoirs publics. On nous vante une presse libre mais jamais, elle ne l’a été sous les tropiques. Ici, liberté signifie exécuter la volonté des hommes forts. Sinon, tu fermes la baraque, comme Golf TV et d’autres.
Mais dans ce tumulte, j’ai foi que les nouveaux patrons de presse, qui grâce au numérique ont pu s’imposer dans le milieu, ne feront pas vivre à leurs collaborateurs la misère qu’ils ont entre-temps connue.
Pour le chef d’antenne en sursis, je me réserve le droit de dénoncer avec des mots plus justes si, dans les meilleurs délais, rien n’est fait pour le sortir du gouffre.
Alexandre ATACHI
Écrivain engagé, auteur du roman politique Les chaînes du pouvoir, paru aux Éditions L’Harmattan

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