Décentralisation sans sens : Journal d’un sceptique devenu défenseur du local
Ces derniers
jours, je repense souvent à mon tout premier projet de livre intitulé ''Décentralisation sans sens''. C’était en 2013.
Seul dans ma chambre à Sèmè, un quartier de Bohicon, je m’étais lancé dans
l’écriture de mon manuscrit, chapitre après chapitre. À l’époque, j’étais
convaincu que la décentralisation n’avait aucun sens. À mes yeux, elle n’était
que la déclinaison locale d’une gouvernance défaillante au sommet de l’État. En
d’autres termes, elle portait en elle les mêmes maux qui freinent le
développement de nos pays : clientélisme, manque de vision, improvisation
permanente, bref, les travers bien connus des gouvernements africains. Je ne
voyais donc pas comment les communes pouvaient réellement décoller si elles
n’étaient que la réplique en miniature de ces dysfonctionnements.
Ne dit-on
pas que nous sommes le produit de nos croyances ? Et que ce à quoi l’on pense
intensément finit par se matérialiser ? Peu après, le destin m’a conduit à
expérimenter la réalité du terrain communal.
D’abord avec
le maire Antoine AFFOKPOFI de
Za-Kpota, éminent professeur de philosophie. J’étais, dans une certaine mesure,
son chargé de communication. Je me souviens encore des premiers discours que je
lui avais rédigés, et du sort qui leur était réservé. Souvent, c’est en route pour
l’événement qu’il commençait à écrire ses propres interventions, et il n’était
pas rare qu’il laisse de côté le discours préparé pour improviser, fidèle à son
tempérament.
Sur le coup,
cela me blessait. Mais au fond de moi, j’éprouvais de l’admiration. Je voulais
apprendre, grandir. Il fallait donc accepter que mes premiers textes soient
ainsi mis de côté pour que je m’améliore.
Ce souvenir
m’en évoque un autre, avec l’éminent journaliste Peggy Ludovic DAGBA, paix à son âme. Jeune stagiaire à La
Gazette du Golfe, je lui avais remis mon tout premier article pour
correction. Il me le rendit au bout de quelques minutes, en disant simplement :
-C’est bon.
Surpris, je lui ai répondu :
-Doyen, vous êtes dans le métier depuis des lustres, et vous me rendez un
texte sans y avoir trouvé la moindre chose à redire, alors que je suis un
stagiaire à ma toute première expérience ?
Il a souri, repris le papier, et m’a dit avec bienveillance :
-Tu veux vraiment apprendre.
Mais le
souvenir le plus marquant que je garde du professeur AFFOKPOFI est cette phrase, prononcée un jour sur la route de
Za-Kpakpamè, alors qu’il évoquait la manière dont Lehady SOGLO, président de la Renaissance du Bénin à l’époque, le
traitait :
« Même si j’étais zéro, et que tu m’as fait passer de zéro à dix, ce
n’est pas une raison pour continuer à me traiter comme un zéro. Le zéro
lui-même est une référence : il y a moins zéro, et même moins l’infini. »
AFFOKPOFI est
immense.
Notre
collaboration n’a pas duré longtemps, mais je ne suis pas parti sans laisser
une empreinte encore visible aujourd’hui : la page Facebook Découverte de Zakpota. À l’époque,
hormis Cotonou et Bohicon, rares étaient les communes disposant d’une page
active.
Ensuite, je suis tombé sur le maire de ma propre commune : David Zinsou TOWEDJE. Ce fut la parfaite alchimie. En deux temps, trois mouvements, j’ai su que c’était l’homme. Grâce à lui, j’ai appris le code de la vie et les rouages de la politique. Fin stratège, son arme la plus puissante est son humilité, qu’il tire de sa profonde crainte de Dieu. Il ne parle pas, il agit. Toujours dans une discrétion totale.
Mon tout premier discours à Zogbodomey fut celui du 1er août 2014. Je me souviens encore de quelques fragments, et je sais que le maire a été ovationné à trois reprises. La méthode AFFOKPOFI avait fini par porter ses fruits. Dans ce discours, j’avais fait référence au célèbre I have a dream de Martin Luther King. Un moment fort. Un souvenir immense.
Ce que j’ai
retenu du maire TOWEDJE en dix
années de collaboration, ce n’est pas une citation, mais une philosophie de vie.
Mon projet
de livre sur la décentralisation verra certainement le jour avec lui. Mais il
ne portera plus le même titre, car aujourd’hui, je vois les choses autrement. La décentralisation n’est plus, pour moi, une
illusion. Elle est une nécessité pour booster le développement local.
À l’aune de
mon expérience, j’en suis arrivé à la conclusion que le véritable développement
doit partir de la base. Si nous arrivons à soulever le bas, il sera plus facile
pour les pays africains de se développer. Les conseils communaux sont au
contact des réalités quotidiennes et œuvrent à les soulager. La proximité entre
les élus et les communautés est l’un des plus grands atouts de la
décentralisation.
Il faudra
néanmoins renforcer ce processus par des mécanismes constitutionnels solides et accompagner les communes
dans leur capacité à mobiliser des
ressources propres. Bien que la réforme intervenue sous le régime de la
rupture ait été nécessaire, elle présente plusieurs insuffisances. La question
du statut des agents communaux, celle du rôle de la société civile, ou encore
les déséquilibres dans les compétences transférées etc. tous ces aspects devront
être abordés.
Avec le
maire TOWEDJE, il nous faudra
simplement trouver le bon équilibre. Soit il coécrira cet ouvrage avec moi,
soit il me fera l’honneur d’en signer la préface.
Il possède
toutes les qualités d’un expert en gouvernance locale. Après trois mandats à la
tête de la commune, il connaît l’administration territoriale comme peu
d’acteurs. Je suis convaincu qu’il serait un atout considérable, tant pour son
parti que pour la nation, si l’occasion lui était donnée d’aller défendre les
communes à l’Assemblée nationale. Il en comprend les réalités profondes. Il a
vu, écouté, vécu et touché du doigt la
misère des siens.
Alexandre ATACHI
Écrivain engagé, auteur du roman politique Les chaînes du pouvoir, paru aux Éditions L’Harmattan

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