Un mal pour un bien, un bien pour un mal
Parfois, seule la politique est capable de produire certains paradoxes.
Un président, produit d’un système, successeur désigné d’un pouvoir sortant, celui dont l’élection avait suscité de nombreuses interrogations dans l’opinion, peut-il finalement devenir celui qui conquiert les cœurs ?
La question mérite aujourd’hui d’être posée.
Romuald Wadagni est arrivé au pouvoir dans un contexte politique particulier. Son accession à la magistrature suprême ne peut être dissociée de l’héritage de Patrice Talon, qui l’avait choisi comme son dauphin. La présidentielle d’avril 2026, remportée avec plus de 94 % des suffrages, s’est déroulée dans un paysage électoral où le principal parti d’opposition n’a pas été en mesure de présenter de candidat.
Pour une partie de l’opinion, le nouveau président était donc déjà « fabriqué » avant même d’être élu.
Mais la politique réserve parfois des surprises.
Le président qu’on n’attendait pas
Au départ, beaucoup regardaient Romuald Wadagni à travers son prédécesseur.
Il était le ministre devenu dauphin. L’homme du système. Celui que Patrice Talon avait choisi pour assurer la continuité.
Et dans une démocratie où la compétition électorale constitue normalement le premier fondement de la légitimité politique, cette situation pouvait naturellement nourrir la méfiance.
Mais une fois installé au palais de la Marina, le président Wadagni semble avoir compris une chose essentielle : on peut hériter d'un pouvoir, mais on ne peut pas hériter de l'affection d'un peuple.
Cette affection, il faut la conquérir. Et c’est peut-être là que commence le paradoxe.
Quand le pouvoir descend de son piédestal
Il y a quelque chose de nouveau dans les gestes posés ces dernières semaines.
Ce ne sont pas nécessairement de grandes réformes ni des discours historiques. Ce sont parfois de petits gestes, presque ordinaires, mais qui peuvent produire de grands effets symboliques.
Lorsque Saara Houansou devient lauréate de The Voice Afrique francophone 2026, le chef de l’État lui témoigne personnellement son soutien. À son retour au Bénin, la jeune championne a d’ailleurs salué publiquement le soutien du président de la République à son parcours. Le gouvernement l’a accueillie avec les honneurs et a accompagné la célébration de son sacre.
Quelques jours plus tard, même scénario avec Noélie Yarigo.
La championne béninoise vient de décrocher l’or du 800 mètres aux Championnats du monde Masters à Daegu, en Corée du Sud. Là encore, le président prend personnellement son téléphone pour lui adresser ses félicitations. L’athlète a raconté l’émotion provoquée par cet appel et les mots de reconnaissance du chef de l’État.
Et puis il y a eu Angélique Kidjo.
La grande artiste béninoise vient, elle aussi, d’inscrire une nouvelle page de l’histoire culturelle du continent en recevant son étoile sur le mythique Hollywood Walk of Fame, à Los Angeles.
Mais ici encore, ce qui mérite notre attention dépasse la distinction elle-même.
Le Bénin n’est pas resté simple spectateur de cet événement. Le président Romuald Wadagni a adressé ses félicitations à Angélique Kidjo et a dépêché une délégation officielle à Los Angeles pour représenter le pays à cette cérémonie historique. Le gouvernement a également publié un communiqué pour saluer cette reconnaissance.
Trois personnalités, trois univers: Une artiste de la nouvelle génération, une championne d’athlétisme et une icône mondiale de la musique.
Mais derrière ces trois histoires, un même signal semble apparaître. Le pouvoir regarde davantage ceux qui font rayonner le Bénin.
Cela peut sembler anodin mais cela ne l’est pas.
Le peuple veut être aussi considéré
La politique ne se résume jamais aux infrastructures, aux chiffres économiques ou aux grandes décisions administratives.
Elle est aussi faite d’émotions comme celle qu’a produite la vidéo du président dans laquelle il faisait des achats auprès des bonnes dames et où il disait : « Nous allons prendre un un chez chacun ».
Un peuple peut avoir besoin de routes, d’écoles, d’hôpitaux et d’emplois. Mais il a également besoin de sentir que son président connaît ses joies, ses peines, ses héros et ses rêves.
C’est précisément ce lien humain que certains citoyens disent avoir parfois ressenti comme absent durant les dernières années.
Romuald Wadagni semble, pour l’instant, prendre une autre direction. Il donne l’impression de vouloir rendre le pouvoir plus proche. Et cette proximité pourrait devenir l’un des éléments les plus importants de son mandat. Car un président peut être légalement élu sans être immédiatement populaire. Mais un président qui réussit à créer progressivement une relation affective avec son peuple peut finir par transformer sa légitimité institutionnelle en légitimité populaire.
Un mal pour un bien ?
C’est ici que le titre prend tout son sens.
Un mal pour un bien. Un bien pour un mal.
Ce qui était initialement présenté par certains comme une faiblesse (l’absence d’une véritable compétition politique ouverte, le poids du dauphin désigné, la continuité avec Patrice Talon), pourrait paradoxalement devenir une opportunité pour le nouveau président.
Car Wadagni dispose désormais de l’occasion rare de démontrer qu’un homme peut être désigné par un système politique et, malgré cela, chercher ensuite à être choisi par le cœur des citoyens.
Le véritable défi commence donc maintenant, car il ne s’agit plus de gagner une élection, mais de gagner un peuple. Et cela ne se fait ni par les chiffres de la CENA, ni par les résultats proclamés, ni par les soutiens des partis. Cela se fait dans la rue, dans les marches, dans les universités, dans les villages et dans les quartiers.
Et parfois, tout simplement, par un coup de téléphone donné à une jeune artiste qui vient de faire retentir le nom du Bénin sur la scène africaine, ou à une athlète qui vient de décrocher une médaille d’or à l’autre bout du monde.
Et parfois aussi par une délégation officielle envoyée à Los Angeles pour dire à une fille du pays que, même à des milliers de kilomètres, le Bénin est là.
Ne pas changer de chemin
C’est peut-être ici que se trouve le véritable avertissement. En effet, Romuald Wadagni peut aujourd’hui surprendre. Il peut même progressivement faire oublier les conditions politiques particulières de son arrivée au pouvoir. Mais pour cela, il devra maintenir cette proximité et ne pas la laisser devenir une simple stratégie de communication. Il ne doit pas attendre uniquement les grandes occasions, mais continuer à écouter, à appeler et à être accessible.
Car le peuple pardonne beaucoup à un dirigeant lorsqu’il a le sentiment que celui-ci ne le méprise pas. Et la popularité ne se décrète pas, elle se construit.
Il en est de même pour la légitimité politique qui ne s’arrête pas au jour du scrutin. Elle se renouvelle chaque jour dans la relation entre celui qui gouverne et ceux qui sont gouvernés.

Commentaires
Enregistrer un commentaire