Talon, l’homme de l’ombre qui repart à l’ombre
Du 6 avril 2016 au 24 mai 2026, cela fait exactement dix ans, un mois et dix-huit jours que Patrice Talon aura vécu à la lumière. Dix années d’exposition pour un homme qui, jusque-là, n’était connu que d’un cercle restreint, mais qui influençait déjà profondément les rouages du pouvoir béninois depuis l’ombre. Homme discret par nature, il aura traversé ses deux quinquennats comme un dirigeant en perpétuel décalage avec la surexposition qu’impose la fonction présidentielle. La preuve : il restera sans doute comme le président béninois le moins visible médiatiquement durant son exercice du pouvoir.
Pourtant, ce même homme de l’ombre aura profondément marqué le pays. Sous son règne, le Bénin aura connu une transformation visible à travers la modernisation des infrastructures, la restauration de l’autorité de l’État, les réformes administratives et une nouvelle rigueur dans la gouvernance publique. L’autre point qui mérite d’être souligné est qu’il aura permis de révéler la nature même des politiques béninois (on y reviendra). Paradoxe saisissant : celui qui semblait peu aimer la lumière aura tout de même imposé une empreinte forte sur l’État et son fonctionnement.
Mais si Patrice Talon est qualifié d’homme de l’ombre, c’est aussi parce que, depuis l’ère de Nicéphore Soglo, il était déjà présent dans les coulisses du pouvoir. Il faisait et défaisait les rois, influençait les équilibres et participait aux grandes orientations politiques sans jamais occuper le devant de la scène. En 2016, il lui est devenu impossible de continuer à gouverner indirectement. Il lui fallait venir à la lumière. Tant bien que mal, il s’y est adapté, avec sans doute, au fond de lui, le désir de repartir un jour vers sa véritable zone de confort qu’est l’ombre.
Et justement, à deux jours de son départ, l’actualité sénégalaise vient brutalement rappeler une vérité universelle du pouvoir. En limogeant Ousmane Sonko, Bassirou Diomaye Faye démontre qu’aucune alliance politique n’est éternelle lorsqu’elle est confrontée à l’épreuve du pouvoir d’État. Les fidélités d’hier peuvent rapidement devenir des rivalités de demain. Le tandem Diomaye-Sonko enseigne ainsi que le pouvoir ne se partage jamais durablement dans l’ambiguïté.
Fort de ses expériences passées, notamment avec Thomas Boni Yayi, Talon aura certainement pris toutes les précautions possibles pour éviter d’être politiquement broyé demain par Romuald Wadagni. Mais le pouvoir a ses propres lois. Et si l’ancien président veut continuer à tout gérer dans l’ombre, sans laisser une marge de manœuvre considérable au nouveau président, comme il en avait l’habitude avant 2016, il risque de provoquer lui-même la rupture avec celui qu’il aura porté. Car, au final, aucun homme d’État n’accepte durablement de gouverner sous tutelle. Et Romuald Wadagni, jusqu’à preuve du contraire, est bien plus futé que Talon et, ça aussi, on y reviendra.
Alexandre Atachi, écrivain béninois

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